Entretien avec Christophe Rouillon, VP "Europe" de l'Association des Maires de France, Membre du Comité européen des Régions de l'UE

Quel est le sens de la Construction Européenne pour un élu local?
C'est un nouvel horizon. C'est un sujet sur lequel beaucoup reste à faire, et sur lequel je me sens engagé. Soit la construction européenne sera réussie et nous ouvrira de nouveaux horizons, soit elle sera déconstruite et nous retomberons dans les errements du passé. Mon engagement européen est aussi fondé sur mon amitié personnelle envers nos amis allemands. La relation franco-allemande est fondamentale et non-négociable.
Germanophile, je suis parrain d'une petite fille allemande. C'est la base de ma construction personnelle, idéologique et politique. Il faut faire attention aujourd'hui au retour en arrière avec le retour des nationalismes et de l'extrême droite ainsi qu'à la diminution des défenses immunitaires 70 ans après.


Comment agissez-vous sur le plan local pour promouvoir la construction européenne ?
D'abord, simplement j'envoie de temps en temps des messages sous forme de carte postale à mes concitoyens. Un geste simple pour leur expliquer ce que l'on a obtenu comme financement de l'Europe : pour la piste d'athlétisme, la rénovation de la piscine municipale, ou encore pour la mobilité en direction des jeunes.
Ensuite en tenant un discours raisonnable et pédagogique, pas toujours dans le sens du vent et qui ne sert pas de caisse de résonnances aux déformations et aux polémiques, à la facilité de prendre l'Europe comme bouc émissaire. Que ce soit dans mes meetings, mes réunions, ou ailleurs, j'essaie de désamorcer les désinformations et les rumeurs.

Nous avons aussi eu l'opportunité d'établir un jumelage très actif avec deux villes : Weyhe, ville allemande près de Brême et Madona en Lettonie. Ces jumelages s'inscrivent dans la continuité de la politique de mon prédécesseur. Un démocrate-chrétien giscardien : Georges Bollengier-Stragier.
Enfin, dans notre journal municipal, nous consacrons toujours une page à l'Europe : « Coulaines, l'Europe au coeur », qui informe en termes d'emploi, de mobilité... Que du concret. Par ailleurs, avant les élections présidentielles et législatives, j'ai publié un édito sur l'anniversaire du traité de Rome, en rendant un hommage à Christian Pineau, alors ministre des affaires étrangères en 1957, négociateur et signataire du traité de Rome. Par ailleurs député de la Sarthe de 1945 à 1958.
Cette action est prolongée par notre maison de l'Europe qui intervient dans les écoles pour sensibiliser les enfants dès leur plus jeune âge à la communauté européenne.


Il y a donc un lien entre appartenance locale et européenne ?
Mon engagement personnel pour ma ville et pour l'Europe est complémentaire.
Il me permet d'anticiper la législation utile pour toute l'Europe, et d'être au contact de la population pour entendre les demandes et les inquiétudes. Puis de pouvoir effectuer des actions concrètes : passer de la parole aux actes. Autrement dit, mettre en pratique le slogan du Comité des Régions : « pensez global, agir local ».
C'est aussi pour cela que j'ai pris la responsabilité en 2005 à l'AMF (Associations des Maires de France) de la commission Europe. Celle-ci mobilise les maires sur les questions européennes qui concernent les communes. L'une des batailles les plus importantes a été celle de la politique de cohésion, pour maintenir les fonds européens à destination des communes. C'est grâce aux actions fortes au Comité des Régions que nous avons pu le faire. Désormais, nous travaillons depuis un an sur l'accueil des réfugiés. Nous auditons les responsables de la commission européenne et nous leur transmettons nos messages. Dans le même temps, nous effectuons un travail de lobbying auprès de l'État par le biais du SGAE (Secrétariat Général aux Affaires Européennes). Évidemment, nous sensibilisons les membres du Comité afin qu'ils soient des porte-paroles engagés auprès des parlementaires européens.


Est-ce que « pensez local agir global » est répandu au sein des dirigeants locaux et nationaux ?
C'est un travail terrible de porter un éclairage sur les questions européennes en France aujourd'hui. C'est une bataille permanente pour que les questions européennes soient portées au centre de l'attention du congrès des maires. La classe politique française n'a pas la culture européenne. Peu d'élus français ont exercé des responsabilités en dehors de la France au sein des institutions européennes. Par exemple, en ce moment seuls 5 membres du gouvernement ont eu des expériences europénnes. Les partis politiques en général ont gardé l'Europe comme un moyen de récompenser des élus. C'est un élément de machinerie interne, rien de plus. On le voit bien lors des élections européennes avec les distributions de poste en fonction des courants et non en fonction de la compétence ou de l'expérience.

A l'inverse, l'Allemagne considère les questions européennes comme fondamentales. Les élus français n'ont pas encore saisi toutes les opportunités que l'UE présente. Je pense que cela vient de la culture jacobine de la France.

Au niveau de l'AMF, nous essayons de démocratiser l'idée européenne auprès des élus en leur expliquant que l'UE n'est pas plus compliquée qu'une intercommunalité, et que nous devons saisir les instruments financiers de l'UE : le FEDER, le FEADER, les dispositifs d'aide et d'innovation à la recherche pour les entreprises.


Comment définiriez-vous l'impact de l'UE sur les territoires ?
Il y a évidemment les valeurs, le partage des valeurs démocratiques entre les pays de l'UE, les échanges entre les jeunes citoyens, la liberté de circulation des personnes et des biens...

L'UE met aussi à leur disposition des mesures d'aides dans le domaine social avec les chantiers de réinsertion, la garantie pour les jeunes, ou l'agence européenne pour l'emploi, qui permet notamment l'apprentissage des langues, le paiement des frais de déplacement et de formation. Il existe aussi le programme Erasmus et Erasmus + pour les jeunes professionnels, le programme Comenius de formation pour les enseignants et Erasmus pour les élus, et qui est en cours de création.

Par ses multiples sources d'investissement, l'Europe a un véritable effet de levier. Je suis d'ailleurs affligé de ne pas retrouver ce point de vue dans le débat national. Les fonds européens nous permettent de lancer des projets que nous ne pourrions faire seuls. Aujourd'hui, 50% des crédits de recherche et d'innovation sont d'origine européenne. C'est grâce à ces fonds que l'on a pu entreprendre Galliléo, le projet européen de géoposition spatiale (GPS), la voiture sans chauffeur, ou dans les laboratoires du Mans de travailler sur les pancréas artificiels. Les entreprises françaises (Bouygue, Eiffage), réalisent la moitié des grands projets européens.
D'autre part, la banque européenne d'investissement, permet en apportant un euros par européen d'accéder à un réinvestissement de 14 euros grâce au plan Juncker.


Aujourd'hui vous êtes coordinateurs de la commission ECON (économique et sociale) du Comité des Régions. Pourquoi cet engagement?
La cohésion économique et sociale de l'UE est essentielle pour le développement des territoires, de l'emploi et d'une société harmonieuse. C'est pourquoi j'ai consacré mes premières interventions aux aides d'État pour les entreprises en difficulté grâce auquel la qualité de mon travail a été reconnue. Ensuite parce que la commission ECON du comité des régions fut la première instance à avoir eu un dialogue avec la commission européenne sur le sujet et sur des sujets que ne traite par le Parlement Européen. À la suite de quoi j'ai été désigné coordinateur de la commission. C'est un poste important car il a en charge le suivi, la distribution des travaux et la gestion des avis au sein de la commission des amendements.
De plus, dans les semaines qui viennent, je devrais être probablement nommé rapporteur sur l'avenir de la zone euro. Sujet important et qui concerne la France au premier plan car le commissaire européen en charge des questions financières est le français Pierre Moscovici.


Les avis auxquels vous avez participé?
Les avis rédigés par les membres du Comité Européen des Régions s'inscrivent dans un processus qui permet d'impliquer les régions et les villes de l'UE. Tout d'abord nous effectuons un travail en commun avec la Commission européenne lors de la rédaction du livre blanc. Ensuite ces éléments sont transmis aux États et au Parlement Européen. Lorsque les 100 000 collectivités locales d'Europe donnent leurs positions par le biais de Comité des Régions cela a un poids politique.

Sur la question du Parquet Européen, j'ai rédigé un premier avis avec l'aide du procureur du Mans sur le crime organisé (« lutte contre la promotion de l'économie illicite et lutte contre le crime organisé »). À ce titre, nous proposions qu'une partie de la saisie des crimes organisés soit réaffecté aux collectivités locales afin de créer un cycle vertueux et aider les programmes éducatifs par exemple.

Je suis à l'origine d'un deuxième avis sur le sauvetage par les aides d'États des entreprises en difficulté. Et qui a été partiellement repris pour les secteurs géographiques en difficulté.

Enfin, un dernier, qui me parait le plus important : j'ai proposé et mis en place les premières assises de la coopération décentralisée au Comité des régions. Elle rassemble tous les deux ans 400 maires du nord et du sud.

J'ai fait une proposition simple : que chaque commune donne un euros par an et par habitant pour aider au développement des pays pauvres, aider à lutter contre l'immigration clandestine, le terrorisme. C'est un sujet qui me tient à coeur.
 

Au sein des instances de l'UE, comment évolue le rôle du Comité européen des Régions?
Nous évoluons vers une assemblée politique. Le rôle de lobbying auquel nous étions associés auparavant est terminé. Aujourd'hui, le Comité peut décider et influer sur les choix de la Commission européenne. À court terme, je pense qu'il restera tel qu'il est. À moyen terme, peut-être évoluera-t-il vers une Chambre haute. Le CER élabore des avis et prend des positions sur des sujets d'actualité comme le Brexit, qui a des conséquences non négligeables sur les collectivités territoriales. C'est ce sur quoi nous avons attiré l'attention de Michel Barnier lorsque nous l'avons auditionné lors de notre dernière session. Ainsi que sur la question des réfugiés ou la lutte contre le terrorisme. C'est une opportunité pour nous de peser davantage sur les politiques européennes. D'autre part, le règlement du Parlement européen prévoit que le Comité des Régions participe aux travaux de ses commissions. Encore une preuve que nous sommes inscrits dans la chaine de réflexion et de décision tout au long du processus législatif.

Enfin, le Comité européen des Régions est une formidable école de l'Europe. On y voit passer tous les jours des personnes de toutes nationalités, tous horizons : étudiants, chercheurs, élus, collégiens... Sur la durée, des dizaines de milliers de personnes auront appris la complexité de l'Europe et la nécessité de travailler ensemble, de faire des compromis, et toutes les opportunités qu'elle offre grâce à l'UE. C'est ce qu'on appelle le Soft Power. C'est un travail de longue haleine, mais fondamental pour consolider et fortifier l'Union Européenne.

 

Entretien de Jean-François Puech, Directeur de la Rédaction NEWS Press - 27/04/2017
jfpuech@newspress.fr

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